Historique

Saint - Claude entre Rouge et Noir

 

                Entre 1896 et 1910, Le jura socialiste, journal de la Fédération socialiste du Haut-Jura, publia environ trois cent chansons révolutionnaires de tendance libertaire ou anarchiste. Ce projet s'alimente aux mêmes sources.

                La plupart des chansons qu'il contient peuvent être retrouvées dans L'Almanach illustré de la chanson pour le peuple ou encore d'un groupe de chansonniers révolutionnaire par les arts(1901-1939). Ces revues puisaient elles-mêmes dans un même fond de chansons de goguettes ouvrières des années 1830-1900. Les goguettes (cafés ouvriers où l'on chantait), interdites sous le Second Empire et après la Commune de 1871, semblent s'être multipliées à nouveau à partir des années 1880 et jusqu'au début des années 1900. Des milliers de leurs chansons, imprimées sur des feuilles volantes ou recopiées à la main ont été perdues. il n'est pas impossible que Le Jura en ait publié que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

                Leur diffusion à Saint-Claude était sans doute assuré par les militants ou les responsables des coopératives qui se rendaient à Paris à l'occasion de congrès ou de foires et qui fréquentaient les goguettes. Ils allaient y passer un moment , en rapportaient des feuilles volantes ou même transcrivaient des textes qu'ils avaient appris sur place. Mais on vendait aussi à Saint-Claude directement  ces feuilles de chanson a quatre sous dans la rue et les manifestations - et même en 1906 jusque dans la cathédrale - en tentant d'échapper aux policiers et à la surveillance d'un commissaire spécialement délégué dans la ville pour y surveiller les organisations ouvrières.

                En lisant ces chansons, on comprend cette vigilance. C'est en effet à un véritable diner de têtes - ou jeu de massacre- digne parfois des figures grotesques d'Ensor qu'elles  nous invitent au rythme entraînant de leurs octosyllabes. Entrent dans la danse sociale de la Belle Epoque : "Petits Bourgeois, patrons, têtes à taloche, ministre pourvoyeurs de roussins, démocrate de contrebande, larbins , propres à rien et bons à tout, valets aplatis, chien de consul, anthropophages, députés et démocrate de pacotille, vieux paons aux ailes déplumées, pisons sans voix, riquets huppés, philanthropes protecteurs des choses artistiques, chiens savants, coquettes, frisotées et cochonnettes,  tandis que le prêtres et bon dieu mènent le bal" Peu de complaintes, sinon celles des victimes d'une société impitoyable obsédée par l'argent, le pouvoir et le sexe.

                Dans ces chansons, pas de drapeau, pas d'idéologie, pas de slogan, pas de référence à un parti des travailleurs, mais seulement  l'expression crue et violente d'une indignation, d'un refus et d'une révolte, le cri des soutiers d'une société injuste et violente.

                Ce projet  témoigne de la particularité du mouvement ouvrier haut jurassien d'avoir été porté par une foi anarchiste, libertaire ou anarcho-syndicaliste. il reflète l'originalité du mouvement ouvrier haut jurassien, mouvement imprégné de traditions et de pratique coopérative et mutualistes, farouchement  attaché à l'autonomie à l'égard de tout appareil ou parti politique ayant vocation à diriger l'Etat. Quand bien même auraient-elles été composées ailleur que dans le Haut-Jura, leur publication ne fait sans que parce qu'elles ont été choisies par la rédaction du Jura socialiste, imprimées puis chantées  au café de la Fraternelle ou à la Maison du Peuple, notamment pendant les grandes grèves de 1906.

                Ce n'est qu'a partir des années 1908-1910 que la CGT, abandonnant la ligne anarcho-syndicaliste et révolutionnaire de ses débuts, adoptera une ligne plus responsable, e, d'autres mots plus réformiste, suivant en cela la majorité de la SFIO. Les proclamations et résolutions resteront révolutionnaire, mais le rêve du Grand Soir fera place à une pratique  plus réaliste. C'est pourquoi ces chansons sont le chant du cygne qui précède l'enfouissement  progressif d'un courant libertaire assez puissant et populaire pour avoir  un modèle de coopératives original: L'Ecole de Saint-Claude.

                Les musiques et les airs des ces chansons ne sont pas toujours restitués. Parfois, ces chants n'avaient pas de partition attitrée, mais utilisaient des standards de chansons populaires, rarement indiqués dans le journal. C'est tout le mérite de Fabrice Lançon et des ses amis de les avoir adaptées ou réharmonisées.

 

Erbé de Saint-claude